• La souche

    La souche

    Louis LEZZI

    (Imagora-Photo)

    Cercueil ou berceau ?

     

    Magnifique, très beau travail de composition, de palette, de matières, de pose ; ça démarre comme une crucifixion (les pieds - le bois) ça se termine en attente de printemps, en régénérescence. C'est poétique, métaphysique et mystique. Et ça renvoie à plein de références de tous ordres dans tous les domaines.

    C'est beau mais pas seulement.

    La souche

     

     

    Au bord d’une rivière, sur une rive sombre, les restes d’un aulne qui se désagrège accueillent une jeune femme nue, alanguie, abandonnée, totalement relâchée.

    La rive.

    Presque totalement effacée, réduite à une suggestion, texturée pour plus de matière, colorée vers les bruns, les ors, les rouges, comme un complément de la souche qu’elle soutient comme la souche soutient la jeune femme. Le tout fondu dans une palette chaleureuse dont les clartés de la chair sont une sorte d’exaltation.

    Une composition en arc dont l’architecture s’achève en apothéose par la combinaison de la tête et des bras. Une dynamique se crée ainsi de la gauche vers la droite et du bas vers le haut, dynamique positive en contradiction avec la situation suggérée d’un corps inanimé sur une souche en décomposition au-dessus d’une rivière au flux interrompu dans un instantané éternisé.

     

    La souche

    C’est l’exact contrechamp des naissances de Vénus. La coquille amenant vers la rive une femme debout est devenue corbeille apaisant sur des eaux dormantes une femme couchée. Si ce corps était cadavre, ce serait un cercueil, s’il était un enfant ce serait un berceau. C’est une femme, c’est donc un écrin qui met en valeur le bijou, il en adopte toutes les teintes, des plus claires aux plus sombres dans d’harmonieux échos.

    Le corps

    En parfaite fusion avec le bois sur lequel il repose. Maculé de limon, recouvert par endroit de brindilles et de sédiments tourbeux, encore illuminé des rayons dorés de la lumière, il a pourtant les traces de la fange à laquelle il retournera.

    La signature : PhotosImpressions

    Elle termine la lecture de l’image dans un graphisme purement informatif, sans recherche particulière et dans des gris qui contrastent assez délicatement pour être lisibles sans être choquants. La signature ne donne pas le nom d’un auteur mais seulement sa volonté de l’être. Le pluriel indique sans doute que le message ne saurait se limiter à une photo et qu’il doit y avoir une continuité dans la recherche et l’expression. L’auteur y avoue son intention de communication et sa recherche de compréhension : il veut faire impression, c’est tout autant imprimer sa marque que provoquer des émotions. Tout est mis en œuvre pour arriver au résultat et on peut dire qu’ici ça fonctionne.

     Les échos.

    Tout en essayant d’être objectif, je m’aperçois que j’ai déjà donné quelques indications d’interprétation.

     


    Le premier écho me renvoie à la Piéta d’Enguerrand Quarton. Il y a bien sûr la position du corps du Christ avec ce bras pendant. On trouvera d’autres références à d’autres Piétas. Mais c’est d’abord l’or de ce faux ciel que m’évoque l’or de la rivière toute aussi fausse. La rivière qui symbolise généralement le cours de la vie, la fluidité du temps qui passe, l’inexorable accomplissement du destin, se transforme ici en un espace sacré dans lequel se meuvent des personnages chargés d’assurer le salut de l’humanité.

     

    La souche

    (source Internet)

     

    Point d’autres personnages dans cette photographie, on n’est pas dans ce niveau d’histoire et de religion ; Mère Nature remplit seule sa fonction allégorique. Et ce nu n’est évidemment pas le Christ, encore moins son cadavre, c’est une femme chargée de donner la vie et que la mort accueille pour son renouvellement, ce que suggère discrètement le vert des plantes au premier plan à droite, le temps de la nature est cyclique alors que le temps de l’humain, de l’individu en tout cas, est linéaire. Mais est-ce bien une contradiction ?

     

    En tout cas ce nu est pour moi l’image d’une figure salvatrice sur laquelle chacun peut projeter ses espérances.

     

    La souche

     

                 Ramon Martinez 

     

     


               

     

     

     

     

     

     

     

    Si d’autres femmes crucifiées font un effet sacrilège avec même parfois des allusions perverses sado masochistes. Celle-ci semble au premier abord traitée avec respect et déférence. Marie-Katrin Reiter Daspet avait elle aussi proposé une crucifixion pour célébrer les journées de la femme. Tout être en souffrance rejoint celle du Christ rédempteur et participe de ce profond mystère. Ce nu de Louis n’est évidemment pas une crucifixion. Il n’est pas non plus vraiment en souffrance, mais il porte sur lui les signes de sa désagrégation prochaine et de sa corruption promise. 

    La souche

     

     

     

     

     

     

     

    Marie-Katrin Reiter Daspet

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Difficile de photographier un corps nu, surtout un corps de toute beauté, sans appel au désir, sans provocation à la jouissance, sans évocation du plaisir. Et tout cela est aussi dans l’image : la sciure  censée cacher le sexe ne fait que le montrer, le désigner en renforçant le lieu même de la dissimulation. Couvert ainsi de cendres, ce corps n’est pourtant pas en pénitence, il joue simplement sur plusieurs tableaux : l’envie et l’interdit, le possible et le défendu, le réel et l’idéal, la chair tendre et la beauté parfaite, l’inaccessible à portée de main, à portée d’objectif en tout cas. Evénement toujours exceptionnel pour un photographe de pouvoir sublimer la réalité et de proposer un rituel de séduction où le regard l’emporte sur la caresse.

    Les « ors » m’ont emporté dans le registre du sacré. Le deuxième écho était annoncé par l’aulne  dont j’ai décidé d’office qu’il était la nature du bois de cette souche. Il me renvoie à Goethe et Michel Tournier.

    « Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
    Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux ?
    — Mon fils, c'est un brouillard qui traîne….

    — Gentil enfant, veux-tu me suivre ?
    Mes filles auront grand soin de toi ;
    Mes filles mènent la danse nocturne.
    Elles te berceront, elles t'endormiront, à leur danse, à leur chant. »

     Comment ne plus avoir peur de la mort ? Une solution est d’accepter ces chants et de s’endormir tendrement au creux de la souche au bord du ruisseau. Cette femme nue serait-elle fille du roi invitant l’enfant que nous sommes à partager son repos ?

     

    Elle pourrait tout aussi bien être l’Ophélie de John Everett Millais illustrant Shakespeare. 

    Ophélie

    Ophélie

     

    On y retrouve la rivière, la jeune femme bercée par les eaux dans lesquelles elle se noie, la souche près d’elle sur la rive est là toujours bien vivace, « avec sa couronne et ses longs cheveux ».

    Fondue dans ce décor d’arbre, de rivière et de fleur, cette femme devient même pour le photographe un « paysage ». Michel Tournier, dans « Le Roi des aulnes » en précise la nature en l’opposant à la femme « objet » :

    « Il y a deux sortes de femmes. La femme-bibelot que l'on peut manier, manipuler, embrasser du regard, et qui est l'ornement d'une vie d'homme. Et la femme-paysage. Celle-là, on la visite, on s'y engage, on risque de s'y perdre. La première est verticale. La seconde horizontale. La première est volubile, capricieuse, revendicative, coquette. L'autre est taciturne, obstinée, possessive, mémorante, rêveuse. »

    Michel Tournier « Le Roi des aulnes », éd. Gallimard, 1970, p. 23-24

    On comprend que ce soit un thème obsédant et une quête incessante, un voyage sans cesse inachevé.

    Innocence ou perversion  

    La quête du photographe serait elle la quête de l’innocence ? Voir sans toucher, faire voir sans dévoiler, durer sans épuiser le temps ? L’innocence est impossible, elle est

    « amour de l'être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l'alternative infernale pureté-impureté. »  

    déclare encore Michel Tournier et il poursuit son analyse :

    « La pureté est l'inversion maligne de l'innocence. De cette sainteté spontanée et comme native, Satan a fait une singerie qui lui ressemble et qui est tout l'inverse : la pureté. La pureté est horreur de la vie, haine de l'homme, passion morbide du néant. Un corps chimiquement pur a subi un traitement barbare pour parvenir à cet état absolument contre nature. L'homme chevauché par le démon de la pureté sème la ruine et la mort autour de lui. Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, nombreuses sont les variations sur ce thème atroce, mais toutes débouchent avec monotonie sur des crimes sans nombre dont l'instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l'enfer. »

    A l’heure où l’on cache les statues qui pourraient choquer les dignitaires en visite en Europe, à l’heure où les fanatiques détruisent les marques les plus subtiles des interrogations fondamentales de l’humanité, il a bien raison de préciser que c’est « L'une des inversions malignes les plus classiques et les plus meurtrières, elle a donné naissance à l'idée de pureté. » ( Le Roi des aulnes, éd. Gallimard, 1970 p. 85)

    La souche

    C’est le titre de cette photo. Il est judicieux si on considère qu’il signifie une fin et un début, l’origine, la base, la source, le fondement mais aussi ce qui reste de l’arbre quand il a été abattu. 

    « La vie et la mort, c'est la même chose. Celui qui hait ou craint la mort, hait ou craint la vie. Parce qu'elle est fontaine inépuisable de vie, la nature n'est qu'un grand cimetière, un égorgeoir de tous les instants ».

    Le Roi des aulnes, éd. Gallimard, 1970, p. 263 

     

     

     

     Michel Witasse

    31/01/2016