• Claude BATHO portrait du Père

    Claude Batho (1935-1981) -

    Le portrait du père, 1977

     

    Essai d'analyse

     

     

    Claude BATHO portrait du Père

     Publication avec l'aimable autorisation de Madeleine Millot-Durrenberger. Les photos de Claude Batho, extraites de la collection de Madeleine ont été exposées à la galerie In Extremis, à Strasbourg en mars 2014. Cette analyse a été réalisée par Bernard KUHN pour l'association Imagora-Photo et présentée dans le cadre de l'exposition.

    On la trouvera sur le site de Bernard KUHN  : Pour suivre le lien...


     

    Eléments reconnaissables, description :

     

    Les signifiants extra-iconiques :

    - Un papier peint à motif floral géométrique et répétitif ;

    - Un portrait photographique partiellement masqué par un reflet émanant probablement d'un vitrage opposé. Qu'est ce qui nous indique que c'est un portrait photographique ?

                    - le cadre ovale, ouvragé, représentatif d'une époque  ;

                    - le cadrage "plan rapproché poitrine" laissant entrevoir des épaules couvertes d'une probable veste et le haut du front, ainsi que des cheveux à la coiffure masculine ;

    - Le portrait est accroché au mur.

     

    Les signifiants iconiques :

    - Un choix de format légèrement plus haut que large ;

    - Le centrage du sujet principal instaurant une symétrie verticale ;

    - La prise de vue réalisée sous un angle horizontal et sous un axe frontal ;

    - Un éclairage de face, très légèrement décentré vers la gauche ;

    - Un plan unique ne créant aucune profondeur de champ ; celle-ci se limite à l'épaisseur du cadre, épaisseur à peine perceptible. Le portrait lui-même ne comprend pas d'arrière plan distant.

     

    Indices et interprétation :

     

                    La photo a un titre : "Le portrait du père". Mais nous ne savons pas de quel père il s'agit. Nous savons néanmoins que Claude Batho a réalisé un catalogue quasi ethnologique de son environnement immédiat. Nous pouvons donc supposer que l'homme photographié est son propre père. Si la photo  date de 1977, le motif du papier peint quant à lui trahit l'antériorité de "la scène".

     

                    Car nous sommes bien en présence d'une scène, voire d'une mise en scène. En rephotographiant une photographie ancienne, archétype de la photographie sociale de l'époque, Claude Batho introduit une chronologie dans son propos, une dimension temporelle. Mais paradoxalement elle semble aussi rompre, annuler cette chronologie. En effet, par ses choix techniques de format, de centrage, de symétries ou d'angle, elle reproduit dans ce portrait-du-portrait la rigidité même du portrait à l'ancienne ; par ce mimétisme technique elle réactualise les structures du passé, en gommant, en réduisant considérablement tout du moins la distance entre le passé et le présent du déclic. Comme si elle ramenait ce père à l'instant présent.

     

                    L'élément le plus fort et le plus troublant reste le reflet dans le verre d'une lumière opposée qui masque le visage du père ; ce père que pourtant Claude Batho, nous l'avons vu, a réactualisé. Cet effet crée une absence fortement perceptible, au point de focaliser toute l'attention du regard.

    Ce reflet agit comme si la mise en abyme chronologique du portrait ne servait qu'à mieux éblouir le spectateur. Eblouir pris au sens d'impressionner ? Non ! Au sens d'aveugler. Aveuglés, nous ne voyons pas, ou mal. Ne voyant pas, nous ignorons, ou nous devinons. Devinant, nous questionnons et interprétons.

    Mais au fait, le questionnement créé émane-t-il du spectateur ou de l'auteur ? Et quel, ou qui, est ce reflet qui s'invite - que Claude Batho invite - dans l'image ? La photo, construite autour d'un plan unique, acquiert par cette réverbération une sorte de troisième dimension ; non pas dans l'oeuvre elle-même, puisque le reflet trouve une assise sur le bord inférieur de l'ovale et ne crée ainsi aucun plan supplémentaire. Non, cette troisième dimension est construite hors champ ; elle n'est pas structurelle de la photo, elle vient de l'extérieur. Tel le regard - ou la pensée - d'une tierce personne transformant le reflet dans l'image en une plane allégorie du non-être.  

     

                    Ironie du médium utilisé, dans cette photographie c'est la lumière, faite pour révéler, qui efface. Et c'est sans doute bien là que réside la force de cette photo dont le support révélé ne révèle pas. Jeu subtil où l'essence même du principe photographique supplante la sémantique.

     

                    L'apparente simplicité de cette photographie ainsi que la rareté des indices signifiants rendent difficile l'entrée dans l'image. L'exercice est audacieux : analyser une photographie d'une artiste, reconnue par ses pairs et par les spécialistes, décédée, donc sans défense contre les suppositions de l’analyste ; analyste qui plus est, se fait fort d’analyser une production artistique créée dans un contexte de maladie sans espoir de rémission.

    Toute tentative de démythification de cette photo serait prétentieuse.

     

    Bernard Kuhn, 27 mars 2014

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     Complément tout à fait personnel

    On trouve encore un peu partout de ces portraits en noir et blanc, ovalement encadrés. Ceux de mes grands parents trônaient dans leur séjour. Autrefois on allait respectueusement et cérémonieusement chez le photographe se faire tirer un portrait qu’on affichait religieusement à la gloire de la fidélité conjugale ou des racines du passé embelli par le souvenir. La photo était alors à la peinture ce que la Volkswagen était à la voiture, une réussite sociale pour les modestes, un signe de modernité culturelle. On se soignait, on s’habillait pour l’événement. On était fier d’être devenu sinon immortel du moins intemporel.

    Aujourd'hui la désacralisation a fait son chemin, les portraits foisonnent et se répandent; ils s effacent les uns les autres en se succédant à toute vitesse...

    MW