• La nave va

    Photo de Jean-Michel MERTZ.

    La nave va

    Sur un fond blanc, une photo en noir et blanc bordée d’une frange en grisaille.

    Des formes géométriques simples : rectangles, triangles, arrondis, parallèles, symétries.

    Des combinaisons jouant sur les nombres (1 – 2 – 3 – 6 – 9).

    Des répétitions permettant l’identité particulière diversifiée. Mettant en évidence le semblable et le différent.

    Des contrastes violents, mettant en valeur les structures des lignes et des courbes, éliminant les détails, reléguant au rang d’inutile tout ce qui peut être perçu comme anecdotique.

    Une femme assise sur un transat, s’équilibrant de la main droite. Sans visage, non identifiable.

    Lumière du jour, venant du sud-ouest, dessinant quelques ombres, atténuée vers la périphérie, exacerbée au centre.

    Plongée d’un pont supérieur vers ce pont inférieur et la proue du navire.

    Composition équilibrée d’un premier plan large horizontal vers une profondeur d’arrondis, s’achevant en une flèche dynamique.

    Les fanions, la femme, les ombres créent le désordre dans l’ordre, il reste une part de hasard et de vie. Et le radar en cassant la ligne horizontale suggère le mouvement.

    Ca se lit de bas en haut (avancée du navire) et de gauche à droite (place et regard de la jeune femme) mais la lecture ne s’achève pas, elle va du détail au global, s’attarde ici, revient là, et les contours invitent à  imaginer ce qui n’et pas montré.

    Pas besoin de voir la mer pour savoir qu’elle est là. On reconstruit ainsi tout ce que l’on sait des bateaux et de la navigation.

    Comme on ne connait pas cette femme, on lui construit évidemment une histoire, on lui donne un âge, une situation, un projet, une aventure … On résout pour elle son problème de solitude : elle a quitté un amant ou bien elle va le retrouver. Le cinéma ou la littérature ou encore la peinture fournissent des pistes multiples : jeter en mer les cendres d’un cher disparu, attendre un naufrage, découvrir un nouveau monde…

    Chacun aussi se raconte sa propre histoire, l’identification est facile, le voyage vers l’inconnu ou l’inconnue d’un voyage…

    Ce n’est donc pas une photo banale, elle répond à un projet esthétique, une volonté personnelle de traiter ainsi la réalité et de la singulariser. Elle répond également à un projet philosophique puisqu’elle invite à réfléchir sur la condition humaine. Le traitement photographique permet ce détournement de la vision ordinaire. Le transat est plutôt vu comme l’accessoire d’une croisière qui laisse un temps de repos entre deux situations  totalement différentes ; on a envisagé d’atteindre une destination. Il s’agit plutôt ici de l’attente de l’accomplissement d’un destin qu’on ne connait pas.

    Reste à savoir s’il faut le redouter.