• Fugue ou fuite ?

     Buren : fugue ou fuite ?

     

    Fugue ou fuite ?

     

    À replonger dans mes collections, je me suis arrêté sur cette exposition de Buren au MAMC. C'était en 2014, les photographes s'en étaient donné à cœur joie. Voici donc, revu et corrigé...

     

    Fugue ou fuite ?

     

     Mon petit fils construit des châteaux invraisemblables, des tours impossibles, des ponts qui enjambent les océans plutôt que les rivières. Un rien les détruit, un caprice, un souffle, une chiquenaude ou simplement la loi immuable et incontournable de la gravité. Les mondes des enfants s'écroulent rapidement, ils sont habillés des fantaisies éphémères de leur imaginaire.

     

    Buren reprend ces jouets. Il leur donne les proportions de ses ambitions. Buren est un homme sérieux, il problématise ses projets, il mathématise ses défis. Lui aussi refait le monde, il le croit.

     

    Et même il en invente d'autres, comme sans doute le faisait l'enfant qu'il était. Il les veut seulement un peu plus durables. Il les a étoffés de volonté esthétique, saupoudrés de prétentions philosophiques ; il faut que ça parle, que ça se partage, que ça se répande, que ça s'expose, que ça se vende. Le secret, me semble-t-il, est dans la combinaison d'éléments simples dont la répétition rythmée crée une tension harmonique. Ce que j'avais retrouvé sur les bollards du quai des Antilles à Nantes, 18 anneaux qui se colorent la nuit de rouge, de vert et de bleu, base essentielle de toute palette visant à l'universel. Je ne crois pas que Buren soit vraiment dupe, il sait qu'il est le jouet de ses jouets.

     

     

    Fugue ou fuite ? 

     

    Il juxtapose deux univers, l'un en blanc, l'autre en couleur. Blanc c'est blanc, blanc de blanc pour s'enivrer. Mais le blanc n'est pas si blanc, ni même immaculé ; la lumière heurte les formes, les ombres sculptent les volumes et leur donnent des variations infinies et subtiles. La couleur, plutôt Leroy-Merlin que Vermeer, éclate comme un grand chœur de Bruckner. 

     

    La frontière n'est pas si étanche, les reflets se jouent des limites. Le cerveau fait croire que le blanc est blanc, l'appareil photo révèle les intrusions migratoires. A l'inverse il intègre dans l’œuvre le plafond que vous n'aviez pas voulu voir. La réalité est souvent décevante.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Là-dedans, les enfants sont à l'aise et s'y pavanent. Même les handicapés y faisaient danser leur fauteuil.

     

    Fugue ou fuite ? Fugue ou fuite ?

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Devant les œuvres de Buren, je suis comme devant celles de mon petit fils, fasciné et perplexe. Fasciné par ce moment de grâce et d'innocence, un luxe en ces jours confinés, une vraie fugue très rafraichissante. Perplexe, car ce monde là n’existe pas. Un paradis dont on n'a jamais été chassé, au contraire, c'est vous qui décidez d'y aller, il suffit d'acheter un ticket d'entrée à durée limitée, une fuite donc.

     

     

     

    Tant de débauche de créativité pour rien... « C'est bien plus beau lorsque c'est inutile » affirmait Edmond Cyrano. Je ne suis pas sûr non plus que ce soit inutile. Sinon vous ne seriez pas là chaque matin à me lire. Vous avez raison, restez avides (à vide).

     22/04/2020