Préambule
Noir et blanc
La lumière est le premier acte de la création
La condition pour que le monde soit c’est que la lumière fût.
Les ténèbres sont le néant et le chaos ; l’existence et l’harmonie viennent de la lumière.
Les êtres sont parce qu’ils sont dans la lumière.
L’ombre est la trace de leur existence ; elle manifeste qu’ils font obstacle à la lumière, ils la rendent visible en devenant lumineux. L’ombre leur rappelle qu’ils retourneront dans la nuit des ténèbres.
Ce qui est intéressant dans le noir et blanc c’est le jeu des ombres, éphémères, mouvantes, évanescentes.
Jour et nuit
La séparation répétitive de la lumière et des ténèbres donne naissance à la succession des jours et des nuits. La lumière donnait l’espace, le jour donne le temps.
Il reste à occuper cet espace ; dans un monde de quatre éléments, quatre directions possibles, quatre points cardinaux ; un carré : la terre. (on peut développer ensuite le tétramorphe)
Il reste à occuper le temps. Soit de façon linéaire : il y eut un soir, il y eut un matin… et les jours se suivent ; c’est le début du calendrier. Soit de façon poétique : en spirale, en labyrinthe, en retour en arrière, en prospective onirique…

Pavement en noir et blanc.
Carrés noirs et carrés blancs.
Dans des combinaisons multiples et diverses.
Analyse
La première impression peut être le sentiment d’une simple recherche esthétique.
Il s’agit bien en effet de mettre en valeur la beauté rythmique de ces assemblages à la fois très simples et très complexes ; mais une analyse plus approfondie aboutit à une bien plus grande densité de signification.
Il s’agit du pavement de la cathédrale d’Amiens.
Dimension horizontale de la cathédrale, dans laquelle on se déplace. Le sol, la terre, notre espace de déroulement du temps, de l’action, de notre développement dans la succession des jours et des nuits, avec nos contradictions, avec notre liberté qui nous laisse le choix du bien ou du mal.
Musique : Haydn, la Création
« Croissez et multipliez-vous. Que la source de votre bonheur soit en Dieu »
Haydn fait planer la voix de l’ange Raphaël sur un fondement sombre mais sublimement léger de frémissement des cordes. Frémissement léger d’un levant, vibration ardente d’un couchant.
Trois impératifs invitent à la créativité : croissez, à la reproduction et à la prospérité : multipliez-vous, au bonheur dans l’action de grâce devant les beautés de la nature et la bonté divine.
C’est une invitation à prendre sa place dans la création, à y participer, à devenir soi-même multiple, à développer ses talents, à s’enrichir de tous les possibles, à prendre la lumière et à être soi-même lumière.
C’est ce que reprend ce pavement. Un carré ressemble à un autre, blanc ou noir ; mais leur disposition, leur éclairage, leur combinaison font une merveilleuse mélodie. Le quotidien et le banal dans leur répétition renouvelée, sont sublimés, prennent leur beauté et disposent à l’élévation dont toute la cathédrale est le symbole.
Que serait une cathédrale si on se contentait d’en empiler l’ensemble des éléments ? un simple et vulgaire tas de pierres. La relation aux autres donne un sens à l’existence et c’est l’organisation du tout, prévue et décidée par un démiurge qui confère de la beauté et génère du sens. L’alternance du noir et du blanc échappe alors à la simple et banale répétition ; la succession des jours et des nuits devient danse, farandole, véritable psaume des chemins de la terre chantant la gloire des cieux.
Un simple carrelage devient ainsi le symbole de toute existence humaine, le résumé d’une philosophie de la vie, une porte vers le sacré,
Le sacré naît bien sûr du lieu, la cathédrale : destinée à la rencontre des hommes et de Dieu.
Est-ce que le sacré disparaît si on isole le dallage de son contexte ? Certes, on peut ne pas l’y voir ou n’y pas être sensible. La culture et l’intelligence permettent pourtant d’en saisir les rapports. Est-ce à dire que le « carré noir » de Malevitch participe également au sacré, ou que les œuvres de Buren possèdent une dimension mystique ? En fait le « carré noir de Malévitch est un scandale pictural (il ne donne rien à voir) et c’est aussi un sacrilège puisqu’il donne de l’existence à ce qui normalement n’en a pas, il met le noir en lumière.
Le sacré n’est peut-être pas dans les « choses » mais dans l’esprit qui les a mises en place et évidemment dans l’esprit de celui qui les perçoit et les reçoit. Une des raisons du suicide de Rothko, c’est que le public a surtout fait de ses tableaux une œuvre purement décorative alors qu’il voulait transcrire dans les oppositions des masses et de couleurs les conflits des éléments, les combats intérieurs, les luttes acharnées qui agitent constamment l’univers.
Est-ce qu’une œuvre est un échec parce qu’elle est incomprise ? Certainement pas, mais les grandes œuvres, nées d’un génie reconnu, ont leur existence propre et continuent leur vie dans le regard des passants. Les œuvres appartiennent aussi à ceux qui les contemplent. On peut se contenter d’un simple émotion, on peut avoir envie de comprendre (faire des liens), on peut élever son âme, et on peut trouver son existence bouleversée.
La chute
La réussite d’un POM comme celle d’un sonnet et dans la qualité de la chute. Elle doit donner la clé de la compréhension de l’ensemble. Dans la pénombre, brûlent trois bougies de couleur qu’ont sans doute allumées ces personnages qui quittent la cathédrale dont le soleil éblouit l’entrée.
Les 3 personnages étaient annoncés dans la 5° image du POM par un bout de pied en haut à gauche, indiquant que le pavement (trottoir en Anglais, merci Jean-Michel) le lieu où l’on « trotte », marche, avance sur le sol et dans la vie. Les 3 bougies représentent les 3 personnages ; déposer et allumer une bougie signifie qu’on participe de la lumière, qu’on existe, qu’on est passé là, qu’on est devenu soi-même lumière et qu’on va donc continuer la Création puisque la lumière est le premier acte de la Création. On peut aller dans le monde mais après être passé dans cet endroit sacré, on n’est plus le même, on a trouvé la source, on est ressourcé.
Quand on foule ce dallage de la cathédrale d’Amiens on est happé par la lumière ; le photographier, c’est purement jubilatoire. Faire un tirage, réaliser un montage c’est vouloir renvoyer cette lumière. C’est continuer l’acte créateur comme la Genèse y invite, c’est essayer de donner du sens au labyrinthe, au dédale, à l’enchevêtrement qui sont les fils du destin qui trament nos vies. Dieu a sans doute créé les saisons et les heures pour que nous puissions imaginer l’infini. Ma quête de photographe est aussi une manière d’ordonner le chaos ; une photo est un instantané ; un POM s’organise dans le temps ; le temps, c’est un peu d’ordre dans l’éternité.
J’espère que ça brille.
Michel Witasse
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