• Vitrine - Dresde

    Un homme et une femme (ou deux – ou trois !)

    Les vitrines sont souvent intéressantes : caricatures de miroirs, infidèles  au gré des caprices de la lumière. La réalité n’y apparaît qu’en reflets, déformés, incomplets, ambigus.

     Vitrine - Dresde

     Ces deux femmes sont-elles dans la rue, vivantes, derrière le photographe, qui n’a pas eu le courage de les affronter ? Ou bien sont-elles dans la vitrine,  mannequins, volontairement séduisants exhibés aux regards du chaland. Vivantes, elles le sont par leurs attitudes, leur intention claire de communiquer : un sourire, une pose, des atouts de séduction mis en avant, autant d’éléments captivants et qui donnent envie au photographe de capturer cette vision fugace. La lumière souligne les silhouettes, les sort du fond, leur octroie prestance et élégance. A gauche et à droite, différenciées dans le vêtement et le style, strict mais décontracté avec un brin de provocation ou un peu sauvage mais retenu avec de l’allant. Les visages rayonnent dans ces couleurs chaudes

    En insérant son reflet entre les deux femmes, le photographe ne cherche pas l’autoportrait, il joue plutôt sur l’ambigüité des relations, dont il se veut le centre (d’intérêt ?)  ; on peut lire le désir dans un regard de feu ou l’envie comme la braise couvant sous une toison volontairement ébouriffée, ou sur l’épaule nue  rayée d’une bretelle qui soutient des trésors ; l’affaire est dans le sac ; un peu, beaucoup, passionnément….

     C’est bien ce jeu des possibles qui rend la lecture attrayante, porte largement ouverte pour un imaginaire fécond. Entre le photographe et les femmes, il  y a toujours l’objectif de l’appareil photo. La vitrine est un obstacle de plus, dans la vie courante ; mais un obstacle de moins, en photographie, puisqu’il permet l’invention de tous les scénarii et l’évocation de toutes les aventures.

     Le travail du photographe ne s’arrête pas là, La photo a été prise en cadrage vertical et la photo est présentée en format horizontal. Lui seul en connaît la raison, mais ce choix semble judicieux. Il met en scène les personnages pour organiser les histoires à inventer ; en supprimant tout contexte anecdotique, il stimule davantage la liberté du lecteur en  l’axant sur l’essentiel.

    Il n'aura pas tout supprimé, néanmoins. Il reste ce reflet à peine perceptible entre lui et la rouquine incendiaire; comme un rappel à l'ordre émanant de l’épouse qui l’accompagne dans ces rues de Dresde : "Bon, allez viens, ça suffit, assez rêvé !".

     Platon n’était pas photographe, mais il aurait pu illustrer ainsi son Allégorie de la caverne  (« de la République » Livre VII  ) on peut la résumer ainsi : On ne perçoit de la réalité que son ombre projetée sur les parois de la caverne où l’on est enfermé.

    Nous ne connaissons de la réalité que son ombre projetée.  Et il est bien difficile de transmettre  ce que l’on connaît.

    Si d’aventure quelqu’un percevait la vraie lumière, soit il serait ébloui, soit après s’être habitué à son éclat, il percevrait la réalité dans sa vérité. Mais voudrait-il en faire part à ses compères retrouvés, il serait fort mal accueilli et même il risquerait sa vie.

    La  photographie ne montre alors que les reflets des reflets. Sans doute pour dénoncer le piège et affirmer que la réalité n’est pas ce que l’on voit. Il faut sortir de la caverne pour voir la lumière, la vérité est ailleurs. Le photographe n’est pas un philosophe, mais les reflets donnent nécessairement à réfléchir.

     Ce pourrait être une mauvaise photo, si on considère qu’une bonne photo donne une image fidèle et compréhensible de la réalité. Montrer la réalité serait ici une erreur, le sujet est davantage une approche de la vérité des rapports entre les hommes. Approche utopique évidemment ; qui peut dire les tensions, les pulsions qui nous agitent et nous font basculer d’inclinaisons en convoitises ?

     Quel rôle joue dans tout cela la photographie ? Elle permet, à  mon avis,  de mesurer la distance entre ce que je vois et ce que je crois elle invite  en tout cas à s’interroger sur cette distance. Elle a certainement de l’intérêt quand elle montre la réalité, puisque c’est toujours la réalité vue par un photographe à travers un objectif et un projet d’exposition (prendre une photo, c’est vouloir la revoir ou la faire voir). Mais quand elle nourrit l’interrogation sur soi-même, elle prend une toute autre dimension. Elle renvoie chacun à ses certitudes pour les remettre en question.

     J’aime la photo quand elle est leurre de vérité.

      

    Epilogue

    L'une : 

    "Je suis sûre que c’est moi qui l’intéresse. Cette autre là, toute en crinière et qui exhibe ses atouts… c’est trop grossier, il ne se laissera pas prendre à ce jeu naïf et simplet. Mon  petit cou penché, mon sourire … mes intentions sont claires et mes yeux sont de feu, il va brûler. Ah mais non, Madame est là !"

    l'autre : 

    "Tiens, en v’la un qui fait semblant, pour une fois, on ne me siffle pas, on ne me met pas la main aux fesses, il n’a même pas besoin de se retourner. C’est pourtant clair, il me « colimate ». Vas-y  mon gars, je vaux la peine. .. Raté, y a sa drôlesse."

     Lui :

    Là, si j’ai  pas l’air d’un « autovoyeur »…

    Ah zut ça va être surexposé. Ils auraient pu nettoyer leur vitrine. Pas le temps de changer  le diaphragme, sinon j’aurai pas ce sourire enjôleur. Oui, mais j’ai déjà perdu l’expression de la lionne. Pourquoi je me suis mis en cadrage vertical, c’est un contresens, tant pis je recadrerai. Bon ça sera pas la photo du siècle, mais c’est dans la boite, on verra bien ce qu’on peut en faire.

     Elle :

    Bon, ça y est ! on y va ?